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Vers une coopération militaire multilatérale en mers de Sulu et Sulawesi

Date de publication : Août 2017
Auteur(s) : François-Xavier Bonnet Courriel
Directeur de la publication : Jean-François Sabouret
Aire : Asie du Sud-Est
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Bordée au nord par l’île de Palawan, à l’est par les Visayas, au sud par l’île de Mindanao et l’archipel de Sulu, à l’ouest par l’île de Bornéo, la mer de Sulu (260 000 km²) est à la confluence de trois pays : les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie. Si les pouvoirs coloniaux espagnols puis américains ont qualifié, d’une manière très péjorative, cette mer semi fermée de « mer des pirates » ou « mer des moros », les gouvernements philippins successifs, depuis l’indépendance, ont ajouté le terme de « Southern backdoor » (porte d’arrière court méridionale) pour signifier leur impuissance à contrôler les trafics en tous genres tant humains que matériels. Dans le contexte de la lutte contre le terrorisme en Asie du Sud-est, à partir de 2002, les militaires américains ont qualifié la zone maritime comprenant la mer de Sulu et la mer des Célèbes (ou mer de Sulawesi) de « triangle de transit des terroristes » (T3- Terrorist Transit Triangle).


Carte de la région du T-3
© François-Xavier Bonnet

De fait, ce T3, surnommé aussi « routes d’infiltration » ou « corridor des terroristes » par les institutions de défense et sécurité américaines, concentre les principales guérillas et groupes radicaux et terroristes d’Asie du Sud-est. La mutation de mouvements de libération musulmane, d’obédience maoiste comme le Moro National Liberation Front (MNLF) ou islamique comme le Moro Islamic Liberation Front (MILF) aux Philippines, en mouvements terroristes comme Abu Sayyaf, a transformé en profondeur l’importance stratégique de cette vaste région maritime. L’archipel de Sulu est devenu une plaque tournante régionale et internationale du trafic d’armes, munitions et explosifs. De plus, Sulu est devenue, en Asie du Sud-est, la capitale des enlèvements internationaux. Si certaines factions du groupe terroriste Abu Sayyaf, basé sur l’île de Basilan et l’archipel de Sulu, déclarent avoir fait allégeance à Al Qaida puis à Daech, il n’en demeure pas moins que les enlèvements restent leur source financière essentielle pour leur survie. Ainsi, entre l’an 2000 et 2016, pas moins de 97 étrangers, représentés par 15 nationalités, ont été enlevés directement ou indirectement par des factions Abu Sayyaf. Cependant, sur ce total de victimes étrangères, 63% sont des habitants qui bordent le T3 (36 Malaisiens et 27 Indonésiens). Par ailleurs, lors de ces activités criminelles spectaculaires, qui visaient des étrangers, 41 Philippins furent enlevés par ces ravisseurs. Si les victimes occidentales attirent l’attention des médias internationaux, les habitants du T3 sont, de loin, les victimes les plus nombreuses.

Des coopérations militaires bilatérales en mers de Sulu et Célèbes

Face à ces multiples menaces dites « non-traditionnelles », la coopération militaire bilatérale entre les Philippines et la Malaisie est caractérisée par une certaine méfiance réciproque. Ainsi, les Philippines revendiquent, depuis 1962, l’Etat de Sabah (Nord-est de l’île de Bornéo), territoire reconnu internationalement comme faisant partie de la Fédération de Malaisie, mais appartenant, jusqu’à la fin du 19e siècle au sultanat de Sulu. En représailles, la Malaisie a soutenu activement le mouvement séparatiste du MNLF en organisant, entre autres, des camps d’entrainement sur des îles offshore, de la fin des années 1960 au début des années 1980.

Cependant, les deux Etats tentent de surpasser leurs différents territoriaux et ont développé une coopération qui repose sur trois accords dont les protocoles d’accord de coopération de lutte contre la contrebande de 1967 et 1995 et le Memorendum of Understanding (MOU) de coopération de défense de 1994.

 Ville de Jolo (sur l’île de Sulu) depuis la mer. A gauche, on peut apercevoir la plus grande mosquée de la ville (Masjid Tulay). Surplombant la ville, se dresse le Bud (mont) Tumatangis, le point culminant de l’archipel
de Sulu à 811 mètres. © Harly Limlingan Marcuap

 

De toutes les activités militaires communes des deux pays, c’est le groupe de coordination des patrouilles frontalières (BPCG- Border Patrol Coordinating Group) qui fut le plus actif jusqu’en 2008. De 1994 à 2008, les forces navales, aériennes et de police maritime des deux pays ont participé à 18 opérations de patrouilles frontalières visant à combattre la piraterie, la contrebande, la pêche illégale. Cependant, ces patrouilles furent stoppées en 2008 pour des raisons techniques : la marine des Philippines avait un besoin urgent de récupérer les navires utilisés par les patrouilles afin de les affecter aux opérations anti-guérillas sur Sulu.

Les deux pays ont, aussi, depuis 18 ans, des exercices bilatéraux de leurs marines appelés Malphi Laut. Ces exercices se déroulent, généralement, en mer de Sulu et au large de l’ouest de Mindanao. De même, ils organisent des exercices conjoints de leurs forces aériennes appelés Malphi Sarta et forces terrestres appelés Land Malphi.

Cependant, en février 2013, 235 hommes, certains armés, de Sulu débarquaient à Lahad Datu (Sabah) et affirmaient la souveraineté du sultan de Sulu sur l’Etat de Sabah. L’incident de Lahad Datu, qui s’était soldé par la mort de 68 personnes (dont 56 de Sulu) a eu un double effet sur la coopération militaire entre les deux voisins. Le premier effet fut l’arrêt de leurs activités navales et le renforcement de la sécurité de Sabah par l’établissement d’une zone de sécurité le long de la côte appelée la zone de sécurité du Sabah oriental (ESSZONE- East Sabah Safety Zone) placée sous le commandement de la sécurité du Sabah oriental (ESSCOM- Eastern Sabah Security Command). Le second effet, fut la prise de conscience, de part et d’autre de la mer de Sulu, de la nécessité de coopérer en matière de renseignements (aucun des deux pays n’a détecté à temps les mouvements des 235 hommes) et de développer une coopération navale multilatérale avec l’Indonésie (cf. ci-dessous).

Enfin, la Malaisie est profondément engagée dans le processus de paix sur Mindanao entre le gouvernement philippin et le mouvement rebelle musulman du Moro Islamic Liberation Front (MILF). La Malaisie est le principal acteur de l’IMT (International Monitoring Team), chargé de s’assurer du maintien du cessez-le-feu dans les zones musulmanes de Mindanao.

Avec la signature, en 2014, de l’accord concernant la délimitation de la frontière de la zone économique exclusive (ZEE) entre les Philippines et l’Indonésie en mer des Célèbes, les deux pays n’ont plus de dispute territoriale et maritime. Depuis 1986, l’Indonésie et les Philippines organisent des patrouilles navales coordonnées, appelées Corpat Philindo, le long de leur frontière maritime définie en 1975.

 

Le capitole de la province de Sulu. © Harly Limlingan Marcuap

 

Vers une coopération militaire trilatérale

L’incident de Lahat Datu de 2013 et l’accroissement spectaculaire des enlèvements et des actes de piraterie dans la région des mers de Sulu et de Sulawesi (entre mars et novembre 2016, par exemple, 27 Indonésiens et 10 Malaisiens ont été enlevés) ont poussé, pour la première fois, les trois Etats (Philippines, Indonésie et Malaisie) à organiser des patrouilles navales coordonnées.

L’accord trilatéral est signé à Bali le 2 août 2016, par les trois ministres de la Défense. Les trois pays auraient accepté que les personnels militaires puissent traverser les frontières afin de poursuivre des terroristes, kidnappeurs et pirates. Cependant, ce droit de poursuite transnational ne pourrait se faire qu’en mer (les poursuites sur terre sont pour l’instant exclues), avoir l’accord du pays traversé et être dans une situation d’urgence. Par ailleurs, trois postes de commandement seront établis (Bongao aux Philippines, Tawau en Malaisie, et Tarakan en Indonésie) pour mieux coordonner les patrouilles navales et développer le renseignement opérationnel. Enfin, le 1er octobre 2016, les trois ministres de la Défense s’accordaient sur la nécessité d’organiser des patrouilles aériennes au-dessus de la zone maritime d’intérêt commun.

Les patrouilles navales conjointes ont débuté le 19 juin 2017 dans le contexte de la guerre urbaine menée par le gouvernement Philippin contre des centaines de militants islamistes qui avaient tenté de prendre le contrôle de la ville de Marawi (province de Lanao del Sur). Si la plupart de ces combattants islamistes, ayant prêté allégeance à Daech, sont Philippins ( le groupe des frères Maute est de la province de Lanao del Sur, le groupe Abu Sayyaf dirigé par Isnilon Hapilon est de Basilan), des dizaines d’étrangers participent aux opérations. Ces derniers, Indonésiens et Malaisiens de la Jemaah Islamiyah mais aussi Saoudiens, Yéménites et autres Africains ont pu se rendre à Mindanao en empruntant cet espace du T-3.

Village sur pilotis près de l’île de Panglima Tahil, au large de Jolo. Ces villages sur pilotis sont habités
par les populations du groupe ethno-linguistique Badjaos (surnommés aussi les nomades de la mer
ou tziganes de la mer). © Harly Limlingan Marcuap

 

Face à la pression des événements, les trois voisins ont pu dépasser leurs différents et s’organiser pour combattre ensemble un terrorisme qui menace d’autant plus la région que les combattants islamistes Malaisiens et Indonésiens seront tentés de rentrer chez eux après la défaite de Daech en Syrie et en Irak. Cette coopération multilatérale pourrait se rapprocher, à terme, du modèle de coopération multilatérale dans le détroit de Malacca (coopération comprenant l’Indonésie, la Malaisie et Singapour).

Mots-clefs : Philippines, Malaisie, Indonésie, coopération navale, mer de Sulu, mer de Sulawesi, terrorisme, piraterie

François-Xavier Bonnet

géographe, chercheur associé à l’Irasec et membre de l’observatoire Asie du Sud-Est (Asia Centre/Science Po, Ecole Navale, Inalco).
Ses recherches se concentrent sur la géopolitique des Philippines : guérillas musulmanes, terrorisme, processus de paix sur Mindanao et disputes maritimes en mer de Chine méridionale. Il est l’auteur de plusieurs chapitres dans Philippines contemporaines (Irasec-Les Indes savantes, 2013) et a contribué au collectif « Bajo de Masinloc, Scarborough Schoal : maps and documents » (Institut des affaires maritimes et du droit de la mer de l’université des Philippines et Namria, 2014).

 

Pour en savoir plus :

Guéraiche, William (dir.), Philippines contemporaines, Bangkok-Paris, IRASEC-Les Indes savantes, 2013, 619 p.

Kane, Solomon, La croix et le kriss : violences et rancoeurs entre les chrétiens et musulmans dans le sud des Philippines, Bangkok-Paris, IRASEC-Les Indes savantes, 2006, 223 p.

Miani Lino, The Sulu Arms Market: National Responses to a Regional Problem, Institute of Southeast Asian Studies, Singapore, 2011, 214 p.

Vitug Marites Danguilan et Gloria Glenda M, Under the Crescent Moon : Rebellion in Mindanao, Quezon City, Ateneo Center for Social Policy-Public Affairs Institute for Popular Democracy, 2000, 327 p.

 


 
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