Besoins d'Asie: réflexions à l'issue du premier congrès du Réseau Asie

Besoins d'Asie: réflexions à l'issue du premier congrès du Réseau Asie

Besoins d'Asie: réflexions à l'issue du premier congrès du Réseau Asie

Par Guy Faure, Chercheur CNRS, Directeur adjoint, Institut d'Asie Orientale, Lyon

Spécialiste du Japon ayant séjourné une douzaine d'année dans cet archipel, j'ai longtemps considéré que l'étude de ce pays suffisait à ma peine et, par conséquent ai regardé les recherches de mes collègues sur les autres cultures de l'Asie avec une indifférence polie. Je n'avais aucunement le sentiment de vivre dans un cercle fermé car le monde de la japonologie est suffisamment vaste quand l'on prend en compte ses ramifications dans le monde. Pourtant en 1994, quand je rejoins l'Institut d'Asie Orientale à Lyon je commence une tout autre expérience avec la rencontre au quotidien de spécialistes d'autres pays d'Asie. Le décloisonnement géographique s'affiche en principe dans ce laboratoire ou les axes de recherches s'organisent autour de thématiques qui ne se focalisent pas sur un pays en particulier mais sur des problématiques plus larges ouvertes à des comparaisons entre pays de la région. En soi, cette approche n'est pas novatrice même si elle reste encore rare en France, ce qui est plus intéressant ce sont toutes les mesures d'accompagnement favorisant les interférences disciplinaires et géographiques, comme entre autres, les formations linguistiques offertes en japonais et en chinois aux chercheurs. Après mes collègues sinologues qui se sont initiés au japonais, nous sommes plusieurs à suivre des cours de chinois depuis quatre ans. Outre cette ouverture sur les pays voisins, la localisation de l'IAO au sein d'une maison des sciences de l'homme, l'ISH de Lyon, facilite des collaborations avec d'autres chercheurs non-spécialistes de l'Asie, mais volontaires à se risquer sur le terrain asiatique avec notre appui. Par notre entremise, l'Asie devient pour ces chercheurs un terrain abordable dans de bonnes conditions et cette coopération est mutuellement enrichissante, car nous ne sommes pas relégués à un rôle de sherpas, pour ces nouveaux explorateurs, mais reconnus pour notre expertise du terrain. Dès lors pour eux, l'Asie ne demeure plus un terrain exotique, et de notre côté notre pratique de la recherche s'enrichit d'apports techniques et scientifiques nouveaux.. A titre d'exemple, nous citerons notre collaboration avec l'équipe de Bernard Ganne du Glysi, un laboratoire de sociologie industrielle, avec lequel nous réalisons des enquêtes et des films en Chine et au Japon. D'autres projets sont en cours avec la plate-forme multimédia de l'ISH de Lyon dans le domaine des banques de données photographiques historiques. L'hybridation se concrétise également depuis peu grâce à plusieurs initiatives qui se sont traduites par la constitution de réseaux de chercheurs travaillant sur l'Asie. On peut citer NORAO, à l'initiative de géographes, ou le groupe Asie du CERI(FNSP), autour d'économistes et de politologues, et aussi Asie 21, cercle de prospective dans le cadre de Futuribles. Ce dernier groupe croise les réflexions de chercheurs, diplomates et d'autres professionnels. Dans cet environnement moins obsédé par les frontières traditionnelles des spécialités géographiques, disciplinaires, voire professionnelles, il devient possible de s'aventurer sur de nouveaux terrains de recherche, comme les rapports interculturels entre pays de la région. Pour ma part, j'ai entrepris d'orienter mes recherches sur le Japon en Asie du Sud-Est, en abordant en premier lieu ses relations avec le Vietnam, objet d'un ouvrage qui paraîtra en fin d'année. Un projet en entraînant un autre, je travaille actuellement sur l'implication du Japon dans la reconstruction de la péninsule indochinoise dans le cadre du programme de développement de la sous-région du Grand Mékong, qui rassemble les pays riverains du fleuve, à savoir: la Birmanie, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, le Vietnam, et la région chinoise du Yunnan. En conséquence pour traiter mon sujet, je me rends de plus en plus dépendant de l'expertise de mes collègues spécialistes de ces pays et de plus en plus motivés à les fréquenter et à les découvrir, et je m'en réjouis. C'est presque une “globalisation” par rapport à la situation précédente d'endogamie intellectuelle étroitement limitée et centrée sur le monde de la japonologie. Ainsi, ironiquement, si le besoin d'Asie peut naître aussi chez un spécialiste de l'Asie, ce besoin de connaissances et d'ouverture peut être créé sinon encouragé dans d'autres milieux. On a évoqué à l'occasion de la séance de conclusion du 1er Congrès du Réseau Asie une ouverture de la “profession” en direction du monde des affaires, je crois qu'il est également nécessaire d'avoir une approche tous azimuts. Les besoins d'Asie doivent être entretenus grâce à la promotion du Réseau en direction des médias, des pouvoirs publics, y compris vers ceux qui devraient bien nous connaître : les ministères des Affaires étrangères, de l'Education et de la Recherche, sans oublier des administrations comme celle de l'Economie, ainsi que les ministères techniques. Enfin, il existe une autre cible à ne pas négliger, en l'occurrence l'Université française qui demeure encore trop frileuse quand il s'agit de s'ouvrir à l'Asie. En effet, des enseignements sur l'Asie demanderaient à être créés et “banalisés“ au sein des différentes composantes de l'université. A ce niveau, un vrai travail de lobbying m'apparaît indispensable si l'on veut que dans notre pays la connaissance de l'Asie, l'autre moitié du monde, ne soit plus facultative ou optionnelle.

En dernière analyse, j'appelle de mes vœux la constitution d'une association nationale d'études asiatiques sur la base du Réseau Asie, car les spécialistes de cette région du monde ont tout intérêt à mieux se connaître, échanger et regrouper leurs forces pour se faire entendre et apprécier. Enfin, nous devons nous efforcer de répondre aux besoins d'Asie, qui s'expriment dans notre société. Pour cela nous disposons d'atouts qu'il nous faut valoriser de meilleure façon. C'est un des grands mérites du Réseau Asie d'avoir permis d'identifier 1.500 spécialistes en France. Cette photo instantanée du potentiel et du dispositif de la recherche française sur l'Asie nous montre qu'en dépit d'une très grande dispersion institutionnelle, notre recherche est riche en moyens humains.