Février 2016 - Histoire connectée, histoire partagée : un tournant de l’historiographie du Vietnam

Février 2016 - Histoire connectée, histoire partagée : un tournant de l’historiographie du Vietnam

L’Année France-Vietnam, 2013-2014, a donné lieu en alternance à plusieurs manifestations conjointes diplomatico-culturelles : colloques, débats, thèses, expositions. Plusieurs publications en 2013 et 2014, 2015 ont révélé la richesse des échanges entre Français et Vietnamiens pendant les quatre-vingt-cinq années de la « présence française » dans la péninsule indochinoise. Il faut accepter que « présence » est un euphémisme qui désigne une conquête militaire, une sujétion politique, économique et culturelle des trois royaumes de la péninsule. Cependant, un parfum de nostalgie n’a pas flotté sur ces manifestations.

En cette fin d’année 2015, il est possible de faire le point sur une évolution conflictuelle mais féconde en posant sur elle un regard apaisé et, pour un historien, objectif. La notion de recul historique qui met à distance les relations entre Français et Vietnamiens (et Indochinois, dans une optique plus large), n’est pas le temps mesuré mais la durée bergsonienne où s’opèrent des emprunts et des syncrétismes.

Le recul historique n’est pas un moment vide ni une parenthèse avec des pointillés, il est un moment plein. Dans le Vietnam réunifié, le recul historique se remplit lorsque, en 1986, les dirigeants de la République socialiste du Vietnam proclament le Đổi Mới (Rénovation). Les réformes économiques – sortie de l’économie dite socialiste – en étaient la composante majeure mais, surtout à l’étranger, la dimension culturelle et donc politique passa inaperçue ou fut méconnue. Or, le discours de Nguyễn Văn Linh, secrétaire général du Parti communiste, au 4e congrès de l’Union nationale des écrivains et des artistes, provoqua une réelle libération des esprits, des voix, des plumes et des pinceaux[1]. En revanche la parole politique (et avec elle l’historiographie) qui s’exprima librement en 1989, 1990, 1991, se heurte encore aujourd’hui à des obstacles.

Globalement le Đổi Mới est l’ouverture sur le monde extérieur et le Vietnam socialiste adopte une stratégie diplomatique multilatérale provoquée par la crainte qu’inspire la montée en puissance de la Chine : adhésion à l’ASEAN, à l’ Organisation internationale de la Francophonie, etc.

Par conséquent, le Đổi Mới est la condition première de l’évolution de la culture vietnamienne autant que de l’essor économique. L’historiographie a bénéficié de la nouvelle donne même si elle se heurte encore à la pesanteur idéologique : postulats, interdits sous des prétextes souvent fallacieux. Toutefois, depuis deux décennies, l’histoire officielle, notamment l’histoire enseignée, est soumise à questionnement voire à révision, par des publications ainsi que par internet où s’expriment des blogueurs intérieurs et ceux de la diaspora.

La revue Xưa và Nay [Passé-Présent] de l’Association nationale des historiens, interroge la doxa historiographique et ouvre des brèches dans le mur des certitudes ou de l’orthodoxie. Ce fut le cas du colloque de 2014 sur la dynastie des Nguyễn (XIIXe-XXe) dont les débats contradictoires furent passionnés. Autre exemple, des livres et un colloque ont entrepris de faire reconnaître la contribution du lettré et savant catholique Trương Vĩnh Ký, dit Petrus Ký, à l’enrichissement de la culture nationale[2]. Il convient aussi de tenir compte de ce que plusieurs Vietnamiens et Vietnamiennes qui sont venus soutenir leurs thèses de doctorat en France ont été conduits à interpréter l’histoire de leur pays en se débarrassant des idées reçues.


Commémoration du 169e anniversaire de la naissance
du lettré Trương Vĩnh Ký (cf. le texte), le 6 décembre 2006.
Le lycée Petrus Ký, fondé en 1927 à Saïgon, a été étatisé en 1975 et baptisé Lê Hông Phong.
Un lycée privé sous le contrôle du Ministère de l'Éducation nationale
et du Comité populaire d'Hô Chi Minh-ville, a été inauguré en 1997
à Ho Chi Minh-ville sous le nom de Trương Vĩnh Ký.
Il est fréquenté par 2900 élèves du primaire au secondaire. (© 2006 / C. Davant)

Du côté de la recherche et des publications françaises, le Đổi Mới s’est révélé favorable à la reprise, on peut même dire la renaissance de la vietnamologie. Cette reprise est inaugurée et dynamisée par le retour de l’École française d’Extrême-Orient à Hanoi en 1993 et l’ouverture de son centre d’ Hô-Chi-Minh-Ville en 2013. L’Institut de recherche sur le développement (IRD) a rejoint l’EFEO sur le terrain des recherches scientifiques. Si les archives nationales du Vietnam ont été progressivement ouvertes aux étrangers, il en fut de même pour les terrains de recherche des agronomes, des économistes, des anthropologues, ethnologues et sociologues[3]. La coopération scientifique et technique a porté ses fruits à travers maints colloques et publications conjointes.

Arrêtons-nous sur l’historiographie qui a pris un tournant à partir des années 1990. La sortie de trente années de guerre s’accompagne progressivement d’un changement de paradigme. Le courant dominant de « l’ère française » était anticolonialiste, elle traitait la face sombre du moment colonial. En contrepoint, l’histoire écrite par les colonisés était « résistancialiste », elle exaltait un passé grandiose qui justifiait et nourrissait le combat héroïque contre l’oppression étrangère.

Des deux côtés, ces histoires étaient fondées sur une opposition binaire permanente, frappées au sceau du manichéisme. Cette vision des relations franco-indochinoises antagonistes survivent au XXIe siècle dans les histoires officielles des pays indochinois mais aussi dans l’historiographie occidentale, en premier lieu en France[4]. Il faut faire une exception pour les livres de Ch. Fourniau et de Ph. Devillers[5] qui évitent la réduction d’une réalité complexe et mouvante à des clichés.


Salon d'honneur du lycée privé Trương Vĩnh Ký.
La présence dans le salon d'honneur, du buste du lettré
en vis-à-vis de celui de celui de Hô Chi Minh,
fondateur et président de la République démocratique du Vietnam,
est remarquable et significative du Đổi Mớ. (© 2006 / C. Davant)

Mais une histoire alternative est apparue dans les années 1990, elle éclaire tous les registres du régime colonial français en même temps qu’elle explore la complexité de l’évolution des sociétés indochinoises qui se recomposent au cours du XXe siècle sous l’effet des transformations de l’économie et de la culture[6]. Elle éclaire notamment les stratégies adoptées par les élites locales pour résister à l’ordre colonial et le subvertir sans violence[7]. L’observation, l’analyse et le récit focalisent la dialectique réformiste et évolutionnaire et non le refus intransigeant et le choc frontal[8]. On passe d’un angle de vision obtus et réducteur à 360° d’ouverture.

En 1995, la Revue française d’Histoire d’Outre-mer[9] s’engage dans cette voie en proposant un dossier composé de cinq articles sous le titre « Indochine : domination et transactions ». Ces « cinq contributions [traitant de la politique, de la religion, de l’enseignement et de la médecine] ont en commun de ne pas s’enfermer dans le schéma reçu et communément admis d’une colonisation oppressive et destructrice à laquelle s’oppose une résistance unanime et jusqu’au-boutiste des colonisés »[10].

Les travaux de l’historien Nguyễn Thế Anh et des sociologues-historiens Trinh Văn Thảo et Nguyễn Phương Ngọc se situent dans la même perspective. Leurs publications nous ont révélé le rôle déterminant des lettrés réformistes et modernistes (Phan Châu Trinh, le mouvement Duy Tân, Minh Tân, l’école Đông KInh Nghĩa Thục) relayés et prolongés par le syncrétisme du confucianisme et du marxisme par Hồ Chí Minh[11].

En  octobre 2012, au Rendez vous de l’Histoire à Blois, en se plaçant dans la même perspective que S. Gruzinski pour l’Amérique espagnole et le monde du Pacifique, P. Rocheux organise et anime une table ronde sur le thème des « métissages en Indochine » avec la participation de D. Rolland (la population eurasienne), Đòan Câm Thi-Poisson (la littérature), C. Herbelin (l’architecture) et N. André-Palloix (les arts plastiques). Plusieurs ouvrages vont creuser ce sillon et traiter des échanges, inspirations, emprunts dans le domaine de la culture et de la politique.

Cette initiative prélude à un chapitre nouveau au prisme des interactions et de la transculturation en Indochine, les ouvrages se succèdent à partir de 2005.

Bousquet et Nora Taylor, Le Viet Nam au féminin – Vietnam: Women’s Realities, Les Indes savantes, 2005.

Nguyễn Phương Ngọc, À l’origine de l’anthropologie au Vietnam. Recherches sur les auteurs de la première moitié du xxe siècle, Presses universitaires de Provence, 2012.

NPN et Trinh Văn Thảo (dir.), « Les passeurs. Portrait de groupe d’intellectuels vietnamiens dans le siècle franco-vietnamien (1858-1954) », Moussons, n° 24, PUP, 2014.

NPN et C. Flicker (dir.), Théâtres français et vietnamiens (un siècle d’échanges. 1900-2008), Réception, adaptations, métissage, PUP, 2014.

Jammes, Les oracles du Cao Dai. Étude d’un mouvement religieux vietnamien et de ses réseaux, Les Indes savantes, 2014.

Herbelin, B. Wisniewski et F. Daleix, Arts du Vietnam. Nouvelles approches, Presses universitaires de Rennes,, 2015.

L’édition des Actes de deux colloques de l’Année France-Vietnam couronne et entérine ce cheminement historiographique :

Le Vietnam, une histoire de transferts culturels, Hoai-Huong Aubert-Nguyên et Michel Espagne (dir.), Éditions Démopolis, 2015 ; France-Vietnam – quatre siècles de relations, D. Barjot et J. Frémeaux (dir.), in Mondes et Cultures. C-R annuel des travaux de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, Paris ; un troisième recueil est sous presse, sur le thème des « Relations diplomatiques, économiques et culturelles entre la France, l’Europe et le Vietnam depuis 1954 », édité par P. Journoud et H. Tertrais.

Pierre Brocheux
Enseignant-chercheur spécialiste de l'Asie du Sud-Est et du Vietnam. 
Membre du comité directeur de la Société des Études indochinoises, 1963-1968.
Co-fondateur de l'Association française pour la recherche
sur l'Asie du Sud-Est/ AFRASE.
Publications les plus récentes:
Ho Chi Minh. Du révolutionnaire à l'icône, Paris 2003 (traduit et publié en anglais par Cambridge University Press en 2007); Une histoire économique du Vietnam.  la palanche et le camion, Paris, 2009; The Mekong Delta.Ecology, Economy and Revolution. 1860-1960, University of Wisconsin Press, 2009 (2é édition);  Histoire du Vietnam contemporain.  La nation résiliente,  Paris, 2011.
Directeur et co-auteur , Les décolonisations au XXè siècle. La fin des empires européens et japonais, Paris, 2012.

[1] Đoàn Câm Thi, Écrire le Vietnam contemporain. Guerre, Corps, littérature, PUPS, 2010.

[2] Présenté par la seule mention « interprète de l’armée française » dans une anthologie de la littérature vietnamienne traduite en français et publiée à Hanoi par Nguyễn Khắc Viên et Hữu Ngọc. Aujourd’hui, l’intérêt porté à Petrus Ký et la reconnaissance de son œuvre ont toutes les apparences d’ une réhabilitation qui ne dit pas son nom.

[3] L’historien Philippe Papin a participé de façon active au chantier de fouilles de l’ancienne capitale Thang Long. Les travaux savants de Philippe Langlet sur les Annales impériales et le bouddhisme vietnamien ont été réalisés en liaison étroite avec les chercheurs de l’Institut Hán Nôm de Hanoi.

[4] Le livre d’Éric Panthou, Les plantations Michelin au Vietnam (éditions La Galipote) est représentatif de cette tradition historiographique, il a obtenu le « Prix du livre anticolonial » en 2014. L’ouvrage est bien documenté et intéressant, mais il ne remplace pas la magnifique thèse, malheureusement non publiée, de Marianne Boucheret, Les plantations d’hévéas en Indochine, 1897-1954, Université Paris I, 2008.

[5] Vietnam. Domination coloniale et résistance nationale.1858-1914, Les Indes savantes, 2002 ; Français et Annamites. Partenaires ou ennemis ? 1856-1902, Denoël, 1998.

[6] P. Brocheux et D. Hémery ont amorcé cette nouvelle approche dans Indochine, la colonisation ambiguë, La Découverte, 1995 (2e édition en 2000).

[7] E. Poisson, Mandarins et subalternes au nord du Vietnam, une bureaucratie à l’épreuve. (1820-1918), Maisonneuve et Larose, 2004.

[8] P. Brocheux éclaire ce mouvement évolutionnaire dans Histoire contemporaine du Vietnam. La nation résiliente, Fayard, 2012.

[9] Tome 82, n° 309, 4e trimestre 1995.

[10] Extrait de l’« Introduction ».

[11] Trinh Van Thao, Vietnam. Du confucianisme au communisme, L’Harmattan, 2007 ; Nguyên Thê Anh, Parcours d’un historien du Vietnam, Recueil d’articles édité par Ph. Papin, Les Indes savantes, 2015 .

 

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