À la confluence du religieux, du politique et du technique. Parcours d'un instrument de politique publique dans l'aménagement du Gange.

À la confluence du religieux, du politique et du technique. Parcours d'un instrument de politique publique dans l'aménagement du Gange.

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Article de Bérénice Girard

Mots-clés : Inde, Gange, Gestion de l'eau, Hydroélectricité, Débit 

Depuis le milieu des années 2000, la multiplication des projets hydro-électriques sur les deux rivières qui forment le Gange, la Bhagirathi et l'Alaknanda, et leurs affluents, fait l'objet d'une large controverse (figure 1). La construction de ces structures a en effet d'importantes conséquences environnementales et sociales, au niveau local et tout le long du fleuve (déforestation, dynamitage des montagnes, mise en tunnel des cours d'eau, réduction du niveau en aval, etc.) (figure 2). En réponse aux oppositions, le gouvernement de New Delhi a pris, au cours des quinze dernières années, des mesures diverses, dont l'annulation de plusieurs projets et la création d'une éco-zone. Parallèlement à ces annonces souvent symboliques, un instrument de politique publique s'est progressivement imposé. Connu sous plusieurs termes (débit écologique, réserve écologique, débit réservé, débit environnemental etc.), il vise à déterminer le débit nécessaire dans un cours d'eau, à différentes périodes et en différents lieux, pour que se maintiennent les écosystèmes aquatiques et les populations riveraines. Après avoir présenté cet instrument, cet article analyse, à partir de deux cas d'étude, la manière dont il a été approprié par différents acteurs impliqués dans la controverse. Il montre comment le politique, le religieux et la technique s'entremêlent dans les politiques de gestion du Gange.

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figure 1 : la rivière Bhagirathi, juste avant sa confluence avec la rivière Alaknanda
Source : B.Girard
 

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figure 2 : la Bhagirathi, l'Alaknanda et le Gange, et les principaux États fédérés qu'ils traversent en Inde
Source : N.Guerguadj & B.Girard

 

Que sont les débits environnementaux ?

Selon la déclaration de Brisbane de 2007, les débits environnementaux peuvent être définis comme « la quantité, la saisonnalité et la qualité des débits d'eau nécessaires pour maintenir les écosystèmes (...) ainsi que les moyens de subsistance et le bien-être des populations humaines qui dépendent de ces écosystèmes ». Les fleuves sont ainsi reconnus comme des entités écologiques. Cette reconnaissance ne signifie pas pour autant que la préservation de l'écologie devient nécessairement l'objet prioritaire des politiques de gestion de l'eau. La détermination des débits environnementaux permet plutôt de définir une solution de compromis entre exploitation et protection, et ainsi une répartition jugée équitable de la ressource entre différents usages (pêche, hydroélectricité, irrigation, loisirs, survie de la faune, etc.)

L'instrument est en cours de légitimation en Inde au moment où les projets hydro-électriques sur les sources du Gange se multiplient, tout comme les mouvements qui s’y opposent. Cet outil va être ainsi rapidement perçu comme un moyen efficace de résoudre la controverse. Il est en effet particulièrement intéressant pour les décideurs politiques, car il permet d'abord de redéfinir les termes du débat. Il ne s'agit plus de juger du bien-fondé de la construction de projets spécifiques, mais de protéger le fleuve et son écologie en imposant un niveau d'eau minimum. Il permet ensuite l'ouverture d'un espace de discussion, propice à la définition d’une solution concertée, par la quantification des enjeux. Les débits environnementaux permettent la mise en équivalence, au sein d’un même instrument de mesure, d’enjeux politiques, économiques, sociaux et environnementaux. Enfin, la mesure des débits environnementaux est en conformité avec la conception historique des fleuves comme éléments à contrôler.

Une tentative d'appropriation militante

Dans ce contexte, certains militants environnementaux essaient, dans une optique pragmatique, d'investir l'instrument avant sa stabilisation dans les milieux académiques et politiques. Un bon exemple en est le programme lancé à la fin des années 2000 par le WWF (Figure 3). Ce dernier regroupe des militants et des experts, indiens et étrangers, avec l'objectif de mesurer les débits environnementaux pour différents tronçons de la partie septentrionale du Gange entre Gangotri et la ville de Kanpur. L'étude doit servir de ressource pour le gouvernement et les experts qui seraient amenés à réaliser des études similaires.

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figure 3 : couverture du rapport publié par le WWF
Source: WWF-India, 2012

Le cas de cette étude est intéressant, car celle-ci intègre, selon les termes utilisés par ses auteurs, la dimension « spirituelle et culturelle » du Gange. Sous l'impulsion de certains membres du projet, il est en effet décidé d'inclure les besoins en eau pour des pratiques comme le bain rituel, la crémation des corps, et de manière plus générale, les cérémonies et rituels religieux. Cela nécessite d'adapter la méthode de calcul car, si les études de débit intègrent souvent le bien-être économique des populations riveraines et ont pu, par le passé, parfois intégrer les besoins en eau de certains lieux sacrés, la dimension spirituelle ou religieuse n'a jamais été prise en compte pour tout un cours d'eau.

Des enquêtes sont ainsi menées auprès des résidents des différentes localités d'étude, ainsi qu'auprès de prêtres, pèlerins, etc. Une diversité de données sont récoltées sur l'évolution dans le temps de la quantité et de la qualité de l'eau et sur le niveau d'eau et le débit acceptables à différentes périodes de l’année pour les bains rituels (facilité d'accès à la rivière, profondeur, qualité et vélocité de l'eau). D'autres données sont aussi prises en compte : un prêtre explique qu'il ne peut pas méditer s’il n’entend pas le grondement du fleuve – quel niveau d'eau faut-il à cet endroit pour que la rivière gronde ? Ailleurs, les personnes interrogées mentionnent que le temple local consacré au dieu Brahma doit être au moins une fois dans l'année inondé par le fleuve. Les débits environnementaux définis en tenant compte de ces critères sont très proches de ceux déterminés parallèlement par les experts en hydrologie, biodiversité, etc. L'étude contribue ainsi à complexifier la méthode de calcul des débits environnementaux. Cela passe par la quantification d’éléments a priori peu quantifiables, comme le niveau d’eau nécessaire à la pratique religieuse et au bien-être spirituel (Figure 4).

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figure 4 : cérémonie religieuse au bord du Gange
Source : B.Girard

Une utilisation très politique

Suite aux inondations de juin 2013 qui firent plusieurs milliers de morts en Uttarakhand, l'État fédéré où se situent les sources du Gange, la Cour Suprême a notamment suspendu la construction d'une vingtaine de projets hydroélectriques. C'est dans ce cadre que le Ministère de l'Environnement dépose, en janvier 2016, une requête auprès de la Cour. Dans ce document, le ministère fait référence à un accord vieux de près d'un siècle entre le gouvernement colonial et une représentation de leaders politiques et religieux, pour justifier sa politique en termes de débits environnementaux et autoriser la construction de plusieurs des projets suspendus.

L'histoire remonte au début du 20e siècle, lorsque des ingénieurs britanniques souhaitent construire un barrage en amont de la ville d'Haridwar. Plusieurs leaders politiques et religieux, dont Madan Mohan Malaviya, une des figures historiques du nationalisme hindou, s'inquiètent alors d'une possible obstruction du flot ininterrompu du fleuve. L'affaire est finalement résolue en décembre 1916 lorsque le gouvernement colonial accepte d’assurer un débit minimum au niveau des ghāt d'Haridwar (gradins qui permettent d'accéder au fleuve pour y réaliser tout un ensemble d'activités, profanes et religieuses). Cet accord est régulièrement utilisé comme référence par les mouvances nationalistes hindoues dans la controverse autour de la construction de structures hydro-électriques sur le Gange. Il permet en effet de dénoncer un gouvernement indien moins respectueux de la majorité religieuse que les colonisateurs britanniques, et ainsi, de diffuser l’idée d’une majorité hindoue opprimée.

Pour le ministère de l'Environnement, se référer à l'accord de 1916 correspond donc clairement à une stratégie politique, mais participe parallèlement à vider le concept de débit environnemental de son sens écologique, puisque le débit proposé en 1916 n'a pas été pensé dans une optique de protection de l'écosystème. Son utilisation est d'ailleurs critiquée par de nombreux militants environnementaux et experts et au sein du gouvernement même. La volonté politique de faire référence à cet accord semble ainsi s'étioler au cours des mois suivants. En octobre 2018, le gouvernement publie finalement une notification définissant les débits environnementaux minimum à assurer pour divers tronçons du Gange à différentes périodes de l'année, sans référence à 1916. Pour autant, les chiffres annoncés sont à nouveau dénoncés par de nombreux militants et experts, qui soulignent l'absence de fondement scientifique et de consultation publique. Les débits proposés seraient en outre bien en-dessous des estimations de plusieurs comités et d’études indépendantes.

L'analyse de cet instrument montre ainsi combien les questions politiques, religieuses et techniques s'entremêlent dans la politique de gestion du Gange. Ces entremêlements sont complexes et divers dans leur forme et leurs conséquences. Ainsi, tandis que dans la première étude de cas, le religieux et la technique se rencontrent, c'est le politique et le religieux qui se recoupent dans la seconde, aux dépens du technique. Le parcours de cet instrument s'inscrit aussi dans un des débats récurrents de la gestion du Gange : faut-il adapter les standards et outils internationaux ou créer des savoirs et outils spécifiques pour ce fleuve à la place si particulière dans la religion hindoue, et plus largement, dans l'histoire, la géographie et l'économie indienne ?

Bérénice Girard est actuellement post-doctorante au Centre de Sciences Humaines de New Delhi.
Elle a soutenu sa thèse de sociologie, intitulée Les ingénieurs, le fleuve et l’Etat. Rôle et place des ingénieurs dans un grand projet technique : la gestion du Gange, en juillet 2019 à l’EHESS Paris. Celle-ci avait été préparée auprès du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud sous la direction de Roland Lardinois et Odile Henry. Elle a reçu le prix de thèse du GIS Asie 2020.

 

Bibliographie indicative

Kelly D. Alley, On the Banks of the Ganga. When Wastewater meets a sacred river, Ann Arbor: The University of Michigan Press, 2002, 296p.

Magali Bourblanc, "Les trajectoires bifurquées de la 'réserve écologique' sud-africaine : d'une logique aménagiste à une logique écologique", Autrepart, 2013, 2:65, p. 27-45

Georgina Drew, "Transformation and Resistance on the Upper Ganga: The Ongoing Legacy of British Canal Irrigation", South Asia: Journal of South Asian Studies, 37:4, p. 670-683

Bérénice Girard, « Un ingénieur contre l’exploitation hydraulique. G. D. Agrawal et la lutte pour la protection du Gange » in Roland Lardinois et Charles Gadéa (dirs) (sous presse), Les ingénieurs en Inde de 1850 à nos jours. Paris: Garnier Flammarion

WWF-India, Assessment of Environmental Flows for the Upper Ganga Basin, 2012, 163p. URL: http://awsassets.wwfindia.org/downloads/wwf_e_flows_report.pdf

: la rivière Bhagirathi, juste avant sa confluence avec la rivière Alaknanda