La médecine chinoise, une médecine traditionnelle à l'épreuve de la modernité

La médecine chinoise, une médecine traditionnelle à l'épreuve de la modernité


Planche du Méridien taiyin de main du Poumon, selon un traité des Ming.
Source : Zhang Jingyue, Leijing tuyi
類經圖翼 [Complément illustré du Classique (interne) classifié], 1624.

Le système médical qui s'est développé en Chine pendant une période de plus de deux mille ans présente un caractère d'exception historique et anthropologique. D'une part, sa construction s'est opérée, dans la longue durée, avec une remarquable continuité épistémologique. D'autre part, la Chine est le seul pays dans l'histoire des civilisations qui a conservé, ou plus précisément réimplanté, son système médical traditionnel, en tant que médecine d'État, dans les années 1950, avec un statut officiel comparable à celui de la biomédecine.

Les théories de la médecine traditionnelle chinoise (MTC) sont principalement définies par ses textes fondateurs auxquels tous les praticiens et chercheurs se réfèrent encore aujourd'hui. Le plus important est le Huangdi neijing 黃帝內經 [Classique interne de l'Empereur jaune], ouvrage composite dont les parties les plus anciennes sont peut-être antérieures au IIIe siècle avant J.-C. mais qui a subi des pertes et a fait l'objet d'ajouts et de réorganisations jusqu'au VIIe siècle. D'autres ouvrages « classiques » et une abondance de traités et de commentaires constituent la source épistémologique principale de la médecine chinoise savante, complétée sur le terrain par des formes plus populaires, fondées sur une transmission orale. Il en découle la conception selon laquelle aucun phénomène vital ne peut être analysé en dehors de son contexte organique et universel : les structures et fonctions de l'être humain constituent un ensemble indivisible et interactif en permanente adaptation à son environnement cosmique, climatique, psychologique… Pour le médecin chinois, la vie se définit comme l'enracinement d'une conscience organisatrice (shen), sur une essence individualisée (jing), à partir de laquelle elle conduit, personnalise et anime des souffles universels (qi), dans une forme corporelle (xing). Les théorie du yin/yang 陰陽 (dialectique d'opposition et de complémentarité) et des wuxing 五行 [cinq mouvements], omniprésentes dans la pensée chinoise, sont à l'origine de tout un système de correspondances et de relations entre organes, sentiments, tissus corporels, fonctions physiologiques...

 En outre, le corps humain est perçu comme un empire, les viscères ne sont pas des groupes de tissus mais des ministères et des administrations au service d'un gouvernement (on emploie d'ailleurs volontiers les termes d'empereur, de chancelier, de général, d'intendant ou de divers fonctionnaires pour les définir) ; les informations qu'ils transmettent et reçoivent sont véhiculées grâce à un réseau complexe de jingluo 經絡 [Méridiens et Ramifications] sur lesquels sont répartis les points d'acupuncture.

Les Méridiens d'acupuncture, selon le Zhenjiu dacheng 針灸大成 [Grand accomplissement de l'acupuncture et de la moxibustion] de Yang Jizhou, rédigé en 1601, édition de 1843.
Les Méridiens d'acupuncture, selon le Zhenjiu dacheng 針灸大成
[Grand accomplissement de l'acupuncture et de la moxibustion] de Yang Jizhou,
rédigé en 1601, édition de 1843."

Les théories sur les causes des maladies ont évoluées et se sont précisées tout au long de l'histoire de la médecine chinoise, avec une étape marquante, la division en trois catégories d'étiologies. C'est Chen Wuze, en 1174, qui en a établi la classification, en distinguant les causes externes, d'origine climatique, les causes internes, liées aux débordements émotionnels, et les autres causes, inclassables dans les deux groupes précédents. Ce raisonnement prévaut encore dans la pratique contemporaine.

S'appuyant sur ces concepts, le diagnostic s'effectue en deux étapes. La première phase consiste à recueillir des signes et symptômes à travers quatre modes d'investigations traditionnellement nommés sizhen 四診 [quatre diagnostics] : observation (teint du visage, langue…),  olfaction/audition (voix, toux, odeurs corporelles…), interrogatoire (antécédents,  signes et symptômes subjectifs…) et palpation (particulièrement celle des pouls radiaux). À partir de cette collection d'informations, le praticien établit un double diagnostic : bianbing 辯病 [identification de la maladie], dont le principe consiste à nommer un état morbide sans prendre en considération ses causes et son développement et bianzheng 辯證 [identification du syndrome] qui détermine le tableau clinique en terme de processus étiopathogénique. C'est surtout à partir de ces zheng 證 [syndromes], spécifiques à la MTC, que le thérapeute va élaborer un principe de traitement.

La médecine chinoise comprend une démarche préventive et un ensemble de branches thérapeutiques. La plus importante est une pharmacopée très riche : environ 6000 substances et près de 100 000 formules sont répertoriées (mais, dans la pratique, on utilise environ 600 substances et entre 500 et 1000 formules). Parmi les autres techniques de soin, il faut principalement mentionner l'acupuncture et la moxibustion, le massage, les exercices physiques, respiratoires et psychiques regroupés sous le nom de qigong 氣功 [exercices sur le Qi] et une « diétothérapie » qui associe des recommandations alimentaires et l'intégration de drogues de la pharmacopée chinoise à des recettes culinaires.

Jusqu'au début du XXe siècle, en Chine, le savoir médical reposait sur une transmission de maître à disciple, fréquemment dans un cadre familial. Très jeune, parfois dès l'enfance ou l'adolescence, l'élève commençait sa formation par l'apprentissage des textes classiques, puis la poursuivait en suivant les consultations de son professeur. Cependant, la médecine n'était pas toujours un choix professionnel initial. Parfois, des circonstances imprévues, au détour d'une carrière de fonctionnaire, la maladie ou d'autres circonstances amenaient un lettré à s'y intéresser, de façon provisoire ou persistante. Nombre de traités de référence ont pour auteur d'anciens magistrats voire des ministres qui sont devenus des médecins respectés et célèbres à l'occasion de circonstances imprévisibles. Ceci a sans doute induit ou renforcé cette représentation du « corps-empire » et orienté les stratégies thérapeutiques, nettement influencées par des conceptions politiques, économiques ou militaires, comme en témoigne le vocabulaire de la MTC. On pourrait croire que la transformation des anciens modes d'apprentissage en cursus universitaires nationaux, qui s'est opéré définitivement il y a plus de cinquante ans, a remplacé toutes les formes de transmissions traditionnelles. Il n'en est rien. Paradoxalement, ceux-ci ont même été légitimés par le Ministère de la santé qui, à la fin des années 50, a organisé la répartition d'étudiants entre un certain nombre de laozhongyi 老中醫 [« vieux » médecins chinois] afin que leur expérience soit préservée et transmise.

Aujourd'hui, les facultés de médecine chinoise forment les étudiants aux grades de xueshi 學士 (5 ans), puis, après trois années supplémentaires, au shuoshi 碩士 ; enfin, après trois autres années d'études, au boshi 博士 qui conclut donc un cursus de onze ans. Ces durées sont identiques pour la médecine occidentale, le choix entre les deux disciplines s'opérant directement à la fin du cursus secondaire. Chacun des deux systèmes a ses propres hôpitaux, ses instituts de recherche, son académie nationale et son administration centrale. Durant la préparation au xueshi, les étudiants reçoivent un enseignement qui comprend environ 3800 heures de cours dont 950 sont dévolues aux matières générales (langues, sciences…), le reste se répartissant entre la MTC (environ 70 %) et la biomédecine (environ 30 %). Enfin, après une formation de base dans l'une ou l'autre médecine, certains étudiants s'orientent vers un cursus appelé zhongxiyi jiehe 中西醫結合 [Combinaison de médecine chinoise et de médecine occidentale].


Les Organes et Entrailles, selon le Zhenjiu dacheng 針灸大成
[Grand accomplissement de l'acupuncture et de la moxibustion]
de Yang Jizhou, rédigé en 1601, édition de 1843."

Cependant, cet équilibre institutionnel voulu entre médecine occidentale et MTC est très souvent altéré. L'industrie pharmaceutique, chinoise ou étrangère, investit plus massivement dans la biomédecine, ce qui détermine les conditions matérielles de travail des praticiens et des chercheurs. En effet, la pharmacopée chinoise, qui se fonde essentiellement sur des prescriptions magistrales de substances naturelles, n'est pas facilement brevetable. L'individualisation très poussée de la thérapeutique est peu compatible avec le développement de spécialités prêtes à l'emploi qui, bien qu'il en existe en Chine, ne constituent qu'une partie marginale des ordonnances. À défaut de pouvoir exploiter financièrement la prescription magistrale du praticien de MTC, l'industrie, intéressée à la fois par le creuset de matières premières et par le potentiel économique que représente ce système de soins, s'est orientée vers l'extraction de principes actifs à partir des drogues traditionnelles. En Chine même, cette activité occupe un nombre croissant de chercheurs et il faut se réjouir qu'on découvre ainsi de nouveaux médicaments. Cependant, la tendance de la biomédecine est d'agir en système dominant. Elle détourne et exploite les outils thérapeutiques de la MTC, qui s'avèrent efficaces dans leur contexte, afin de les intégrer à ses propres cadres de références, avec toutes les distorsions et la perte de performance que cela implique. Or, l'enrichissement que la MTC peut apporter à la biomédecine découle précisément d'une confrontation à des paradigmes différents, qui permet à la science occidentale de relativiser aussi bien ses savoirs que ses méthodes, tout en exerçant une analyse critique dont la MTC peut tirer profit en retour.

Dans l'ensemble du monde occidental, la MTC est l'objet d'un attrait croissant. En Chine, au contraire, de nombreux médecins, enseignants et chercheurs sont confrontés à un dilemme : laisser la MTC se replier progressivement sur elle-même, faute de moyens qui permettent sa transmission et la poursuite de son développement dans de bonnes conditions, ou bien accepter cette inféodation à la médecine occidentale, à ses normes et à ses objectifs, ce qui conduirait non seulement à la perte de son identité mais en même temps à la disparition de son efficacité spécifique. Certains d'entre eux perçoivent une troisième voie qui repose sur la création, en Occident, d'unités d'enseignement et de recherche animées par de vrais spécialistes de MTC qui pourraient initier un dialogue efficace et constructif avec la biomédecine et développer des voies de recherche transverses entre les deux systèmes, avec une approche scientifique rigoureuse, tout en respectant leur intégrité et leurs différences. Cette impulsion s'est déjà opérée dans plusieurs pays : selon l'O.M.S. (2001), dans la seule région du Pacifique occidental, la MTC fait l'objet de documents de politique gouvernementale dans 75 % des pays, il existe des cursus universitaires dans 62,5 % d'entre eux et, dans 69 %, des instituts nationaux de recherche. En France, malgré quelques initiatives, les enseignements et recherche sur la MTC restent mineurs. En effet, s'il existe des coopérations académiques avec les universités chinoises dans pratiquement toutes les branches du savoir, les facultés de MTC, qu'elles soient implantées en Chine ou ailleurs, n'ont pas d'homologue institutionnel dans notre pays. Les quelques projets qui sont ébauchés s'appuient souvent sur des experts de disciplines annexes qui ne réunissent que rarement les conditions permettant d'explorer la MTC, telles que la connaissance de sa langue, de ses textes et de ses théories, associées à l'expérience clinique de sa pratique. C'est une lacune qu'il serait urgent de combler car ce patrimoine savant et les champs d'investigations de plus en plus nombreux qu'il engendre constituent un secteur de recherche de dimension internationale au sein duquel la France doit rapidement prendre sa place.

Éric Marié, responsable pédagogique
des diplômes universitaires de médecine chinoise
à la Faculté de médecine de Montpellier


Palpation des pouls dans le service d'oncologie d'un hôpital
de médecine traditionnelle de Shanghai (Photo © 2006 - E. Marié)

Pour aller plus loin :

- Éric MARIÉ, Précis de médecine chinoise, nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée. éditions Dangles ; 488 pages ; 2008.

- Éric MARIÉ, « La médecine chinoise : mutations et enjeux d'un système médical traditionnel confronté à la modernité », Monde chinois, n° 5, 2005, pp. 101-124

- Éric MARIÉ : « Médecine chinoise : facteurs d'acceptation et de rejet en Occident au XXe siècle », pp. 169-186. Thierry MARRES (ed.), Mondialisation et identité - Les débats autour de l'orientalisation et l'occidentalisation, Academia Bruylant, 2009.  

Site des diplômes d'université de médecine chinoise à la Faculté de médecine de Montpellier