Le monde à la (re)découverte de l'Océanie : une 'Pacificité' aux quatre vents

Le monde à la (re)découverte de l'Océanie : une 'Pacificité' aux quatre vents

Ce n'est pas parce que toute une région n'est pas à la une de la presse hexagonale qu'elle est hors du temps, hors des rivalités de puissance ou encore des (re)configurations des institutions transnationales de coopération. Il n'existe plus aucun espace invisible sur notre planète. L'Océanie en est le meilleur des exemples. Ses 13 États souverains[1] sont donc courtisés comme jamais. Ils se réordonnancent dans de nouvelles entités (Forum de développement des îles du Pacifique (août 2013), Sommets océaniens sur le développement durable (avril 2013),...). Ils interagissent plus avec les voisins d'Asie et ne cessent de se cardinaliser avec le reste du monde. Bref, ils comptent. Le poids des États océaniens aux Nations unies est sans rapport avec leur démographie. De ce fait, il ne faut pas sous-estimer leur attractivité, leur adaptabilité au réordonnancent du monde et leur désir de bâtir les moyens de se faire entendre. Signe de leur importance et de leur capacité à faire reconnaître leur identité propre, en 2011 à New York, le groupe de pays les accueillant a été dénommé « Asie - Pacifique » et non plus « Asie ».


Siège de la Communauté du Pacifique (© F. Guilbert)

Du fait de leur nombre, les États insulaires du Pacifique représentent 6,7 % des voix à l'ONU. Ils font donc l'objet de multiples sollicitations. Les États qui n'ont pas encore de relations diplomatiques avec eux, s'empressent d'en nouer. Il est vrai que la plupart des États océaniens sont « jeunes ». Ils en sont encore à formaliser leurs tissus relationnels y compris avec certains partenaires européens notamment à l'Est. Ainsi, la Pologne a établi des relations avec Palaos (fév. 2012), Fidji (juil. 2014), Nauru (nov. 2014) ou encore les États Fédérés de Micronésie (mars 2015) pour s'assurer des soutiens nécessaires à la conquête d'un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité pour les années 2018/2019. Ce type de relations bâtit des partenariats dissymétriques. Les pays extra-océaniens en tirent des avantages immédiats plus importants que les États insulaires. Pour autant, les Océaniens ne sont pas des États « passifs », à la seule recherche d'une rétribution financière de leurs soutiens, même si la diplomatie du carnet de chèque continue de faire florès. Née des rivalités sino-taïwanaises - 27 % des États souverains apportant une légitimité diplomatique à la République de Chine sont du Pacifique -, celle-ci n'en perdure pas moins avec d'autres acteurs, Pékin et Taipei ayant décidé en 2008 d'y mettre un terme. Nauru aurait perçu 10 millions de dollars pour établir des relations avec l'Ossétie du Sud, une manne pas toujours suffisante pour convaincre. En dépit des efforts conjugués de Tskhinvali et Moscou, Suva a décidé de ne pas franchir le pas par exemple. Néanmoins, la Russie et la Géorgie continuent de se livrer à une rivalité dans la sous-région sur le statut international de l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Moscou a obtenu dans un premier temps que Soukhoumi soit reconnue par Nauru, Tuvalu et le Vanuatu, soit la moitié des pays qui ont cru bon donner une légitimité aux territoires conquis par la Russie après sa guerre contre la Géorgie. En mars 2015, lors de sa visite à Moscou le ministre des Affaires étrangères du Vanuatu a laissé transparaître qu'il ne voyait pas de raison à ne pas reconnaître la Géorgie et l'Abkhazie. Séoul surveille de la même manière les soutiens que Pyongyang pourrait obtenir de la région[2]. Ces choix ne sont pas seulement l'occasion de faire monter les enchères entre de potentiels donateurs, ils traduisent aussi un état d'esprit pour ne pas dire une philosophie politique. N'oublions pas que l'émancipation des puissances tutélaires (Australie, deux États ; États-Unis d'Amérique, trois ; France, un ; Nouvelle-Zélande, un ; Portugal, un ; Royaume-Uni, six) est très récente, en moyenne depuis seulement trente-six ans.

Le combat pour l'indépendance est si proche qu'il continue d'influer sur la politique étrangère des États océaniens. Les membres du Groupe mélanésien Fer de lance montrent un soutien indéfectible à la cause kanak. Ils soutiennent les revendications des indépendantistes de Papouasie-Occidentale (Indonésie). Quatre États insulaires (Nauru, Salomon, Timor-Oriental, Tuvalu) furent aussi à la manœuvre en mai 2013 pour inscrire la Polynésie française sur la liste onusienne des territoires à décoloniser comme cinq autres du bassin Pacifique : Guam, Nouvelle-Calédonie, Pitcairn, les Samoa américaines et Tokelau.

Ce combat pour l'émancipation des peuples fait de l'Océanie un terrain de manœuvres diplomatiques pour beaucoup de causes. Dialoguer avec les États océaniens, c'est s'assurer un écho politique plus grand. Pour les États insulaires, c'est s'offrir l'opportunité d'être mieux entendus notamment sur les questions vitales du changement climatique. Micro-États et grandes puissances voient là l'occasion d'être en résonance. C'est pourquoi depuis la fin des années 1990, les sommets Océanie + 1 ne cessent de se multiplier.

Le Japon a instauré en 1997 les Rencontres avec les leaders de l'Alliance du Pacifique (PALM - maintenant nommées Rencontres avec les leaders des îles du Pacifique). Ses sept éditions triennales ont permis à Tokyo un accès garanti aux ressources halieutiques, de sécuriser ses liaisons maritimes et s'assurer du soutien à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, seul Tonga se montrant encore rétif à ce projet. En 2006, la République populaire de Chine a mis sur pied les Forums de développement économique Chine - Pays des îles du Pacifique. Ceux-ci permettent d'afficher combien le Japon n'est plus le principal partenaire économique et d'aide au développement de la région. Voyant le danger d'une telle caisse de résonance, la République de Chine a immédiatement institué des sommets Taïwan

- Alliés du Pacifique (novembre 2006).

Comprenant que l'Océanie ne veut pas se trouver enfermer dans les rivalités sino-nipponnes et sino-taïwanaises, la Corée du Sud et certains pays de l'ASEAN se sont montrés disponibles à l'instauration de nouveaux partenariats. C'est l'occasion de souligner leurs succès et le chemin qui les a conduits d'États récipiendaires de l'aide internationale à celui de donateurs (Corée du Sud, Singapour). Dorénavant, Séoul orchestre régulièrement des réunions de ministres des Affaires étrangères avec les îles du Pacifique (mai 2011, novembre 2014). De son côté, Bangkok a constitué un Forum pour la coopération au développement (août 2014) et la cité-État de l'ASEAN cherche à s'associer au Forum des îles du Pacifique et au Secrétariat de la Communauté du Pacifique.

Cette dynamique de rapprochement n'est pas propre aux pays riverains du bassin Pacifique. L'Inde a organisé un sommet océanien autour du Premier ministre N. Modi en déplacement à Fidji (novembre 2014) et a annoncé vouloir réitérer l'événement. Une première réunion ministérielle Cuba - Îles du Pacifique s'est tenue en septembre 2008 à La Havane. Mais alors que l'Océanie se multi-vectorialise, aucun forum nouveau n'a été constitué avec les États-Unis, pire Washington a fermé ses représentations aux Salomon et au Samoa et n'a pas cherché à élargir l'APEC vers le Pacifique insulaire au-delà de la Papouasie Nouvelle-Guinée.

Dans ce contexte, les puissances émergentes asiatiques ont beau jeu de vanter au travers de ces fora le siège des institutions internationales qu'elles accueillent (ex. : Institut mondial pour une croissance verte, Fonds vert pour le climat, Commission économique et sociale pour l'Asie-Pacifique), leurs attraits économiques et leurs savoir-faire. Elles ne sont pas les seules. Les Émirats arabes unis ou Cuba ont développé des coopérations avec le Pacifique pour consolider l'assise internationale de certaines de leurs institutions (ex. : Agence internationale pour les énergies renouvelables, École latino-américaine de médecine). Veillant à insérer ses trois communautés d'outre-mer du Pacifique, la France a tenu à valoriser sa « pacificité » en organisant trois sommets (2003, 2006, 2009) bi-multilatéralisés. En outre, Paris se montre ouvert à ce que l'Union européenne fasse rapidement de même.


Dialogue de Haut niveau sur les changements climatiques (Nouméa, 17 novembre 2014) (© F. Guilbert)

Le Pacifique participe à l'économie générale des organisations internationales et en tire des avantages financiers conséquents, les insulaires sont les plus aidés au monde per capita. Ainsi, la Corée du Sud a établi un fonds pour la coopération avec le Forum des îles du Pacifique (RPCF) d'un million de dollars par an pour 2013-2016. Ce macro-multilatéralisme s'accompagne d'une présence renforcée des États océaniens dans plusieurs institutions internationales (ex. : Banque asiatique de développement[3], Mouvement des non-alignés[4], OMC[5]). Ces réseaux sont efficacement mobilisés (ex. : Alliance des petits États insulaires) et se densifient en même temps que se renforce un régio-multilatéralisme trilatéralisé (Sommet des chefs des pouvoirs exécutifs de Micronésie occidentale, 2003 ; Groupe mélanésien Fer de Lance, 1988 ; Groupe des dirigeants polynésiens, 2012). Cette dynamique montre combien le multilatéralisme océanien tend à se rétracter sur des identités étroites (Micronésie, Mélanésie, Polynésie) au moment même où il institutionnalise ses relations avec le reste du monde. Toutefois, ses mouvements vers l'extérieur sont sujets à débats et controverses. Fidji se montre le plus offensif sur le sujet mais ses voisins n'en pensent pas moins. En refusant que l'Australie et la Nouvelle-Zélande soient parties prenantes aux institutions océaniennes, Suva remet en cause l'ordre établi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ou tout au moins depuis le début des années 1970 lors de la mise sur pied du Forum des îles du Pacifique. Pour autant, le ré-ordonnancement de l'architecture régionale ne saurait être le fruit des (dés)accords du binôme australo-fidjien. La plupart des défis de la région (climatiques, économiques, migratoires, sanitaires) se moquent bien des statuts juridiques des territoires insulaires. Une opportunité pour que l'Union européenne, la France mais également la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis et Futuna y trouvent eux aussi pleinement leur place et cela quel que soit leur futur institutionnel.

François Guilbert
Chercheur-associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS)