Les Triades chinoises en Asie du Sud-Est : de « phénomène social total » à organisation criminelle transnationale ?

Les Triades chinoises en Asie du Sud-Est : de « phénomène social total » à organisation criminelle transnationale ?

Les triades chinoises, dont les activités criminelles échauffent traditionnellement les imaginations et fournissent des thèmes aux réalisateurs de cinéma, aux auteurs d'œuvres de fiction ou d'enquêtes journalistiques parfois très sérieuses, mais dont une approche plus systématique n'a jusqu'ici guère intéressé les chercheurs, font à nouveau beaucoup parler d'elles en Asie du Sud-Est depuis environ deux décennies. A nouveau, car à la fin du 19e siècle et dans les premières décennies du 20e les violences provoquées par ces sociétés secrètes trouvaient un large écho dans la presse de Chine et des pays de l'Asie du Sud-Est.

Le chercheur qui, néanmoins, se penche sur le phénomène des sociétés secrètes chinoises sur la longue durée dans un cas précis – le Siam, devenu définitivement la Thaïlande après la Seconde guerre mondiale, dans mon cas – est frappé par les transformations qui semblent s'être opérées.

Au 19e siècle, les sociétés secrètes chinoises fonctionnaient comme des organisations multi-fonctionnelles. Marcel Mauss aurait pu parler à leur sujet de faits ou phénomènes sociaux totaux. Elles étaient à la fois agences pour l'emploi, syndicats, sociétés d'entraide, organisations politiques, groupes économiques, phénomènes religieux, etc.

Les groupes chinois alors d'immigration récente n'étaient sans doute pas assez sophistiqués (leurs leaders potentiels se trouvaient en nombre trop réduit) ni assez riches pour se permettre d'entretenir de trop nombreuses organisations au sein de leurs communautés. La société secrète (tua-hia puis ang-yi dans les textes thaïs, deux expressions adoptées du teochiu signifiant respectivement « grand-frère » et « texte écrit en rouge ») était une réponse facile et fonctionnant à l'économie.

Les sociétés secrètes fonctionnait comme des syndicats souvent contrôlés par des patrons. Celui qui refusait de devenir membre ne pouvait guère espérer trouver un emploi dans les mines d'étain du sud de la Thaïlande ou les moulins à riz de Bangkok. Mais parfois, comme dans la province de Ranong et celle de Phuket en 1876, ces sociétés encadrèrent des ouvriers en révolte pour obtenir de meilleures conditions de travail. Avec un certain succès.

Les ang-yi ou tua-hia faisaient également office de société d'assurance et d'entraide pour leurs membres. Elles pouvaient honorer les frais d'un procès devant un tribunal, veillaient à ce que les membres emprisonnés reçoivent un traitement décent, s'occupaient de leur personne en cas de maladie, et de leur dépouille en cas de décès.

Les sociétés secrètes présentent aussi une dimension religieuse. Elles trouvent, semble-t-il, leurs origines dans le bouddhisme et le taoïsme chinois. Elles ont toujours entretenu un rituel resté assez hermétique pour le profane. En Thaïlande, elles se posaient plutôt en rivales des missionnaires catholiques qui recrutaient traditionnellement dans la communauté chinoise.

Bien entendu, les sociétés secrètes ont eu très tôt une dimension politique. Chacun sait que le Docteur Sun Yat Sen devint lui-même membre d'une d'entre elle (en 1904, à Honolulu) et eut l'ambition de les transformer en une organisation révolutionnaire. Entre 1903 et 1908, il fit quatre séjours au Siam au cours desquels il contacta les leaders de diverses sociétés secrètes. Cette dimension changea de nature après la révolution de 1911 qui renversa la dynastie mandchoue. L'objectif politique affiché des sociétés secrètes était atteint. Au Siam, la plupart des leaders de triades allaient devenir des protégés des gouvernements européens et constituer ainsi une menace politique d'un autre genre pour les dirigeants siamois.

La dimension économique des sociétés secrètes connaissait des formes très diverses mais était bien réelle. Les leaders des triades étaient souvent à la tête de sociétés – pas toujours légales – de transfert d'argent vers la Chine. Ils pourvoyaient à d'autres besoins des travailleurs immigrés chinois tels que les jeux, les alcools, l'opium et les prostituées. Ces commerces étaient alors légaux (jusqu'en 1959-1960 pour les deux derniers) mais lourdement imposés et, quand les fermiers levant les taxes sur ces produits de consommation et ces « services » n'étaient pas eux-mêmes leaders de sociétés secrètes, ils devaient s'entendre avec eux pour pouvoir opérer dans des zones peu sûres comme les mines d'étain ou les quartiers chinois des villes.

Cependant, au fil des ans, la plupart des activités auparavant prises en charge par la société secrète se dissocièrent de cette organisation totalisante pour s'autonomiser en autant d'organisations séparées. Une analyse approfondie de l'histoire de certaines institutions (sociétés d'entraide, hôpitaux, clubs, partis politiques, sectes, etc.) ne manquerait pas de remonter à quelques fameux leaders de sociétés secrètes. Le cas le mieux connu aujourd'hui de leader de triade – grâce à deux articles de langue thaïe parus en 2004 – est celui de Monsieur Yi Ko Hong, Hong Techawanit de son nom thaï, qui reçut même le titre de noblesse de Phraya Anuwat Rachaniyom. Fermier des jeux à Bangkok au début du 20e siècle, il reçut le Dr. Sun Yat Sen lors de sa tournée siamoise de 1908 et fut un des fondateurs de la Fondation caritative Po Tek Tung, en 1908 (laquelle gère aujourd'hui un des meilleurs hôpitaux du pays). Il était à la tête de la société secrète chinoise Hong Moen Thian Ti Hui.

Depuis le début de la décennie 1980, les triades sont de retour. Fraîchement réimportées de Chine et de Taiwan, elles ne paraissent n'être plus désormais que de simples organisations criminelles, souvent extrêmement violentes. Et, bien loin, de se mettre au service des immigrants chinois, dont l'arrivée est à nouveau relativement importante à Bangkok et dans les provinces du nord, elles les exploitent en demandant des sommes outrancières pour les introduire illégalement dans le pays, puis en profitant au maximum de leur situation précaire.

Le chercheur doit pourtant avoir conscience que la plupart des informations auxquelles il peut avoir accès est d'origine policière et que les quotidiens – ceux de langue thaïe tout particulièrement – font un usage immodéré des gros titres et du sensationnel. Ce n'est sans doute pas avant quelques années que l'on pourra se faire une opinion plus juste du rôle social de ces « nouvelles triades ».

Mais si on veut dès à présent tenter de dépasser ce premier aspect d'organisation criminelle transnationale, il faut accepter que ces sociétés criminelles chinoises peuvent être, au moins jusqu'à un certain point, considérées comme les fers de lance de cette nouvelle diaspora chinoise. Car elles sont surtout au centre des trafics d'êtres humaines (travailleurs, prostituées) vers les pays d'Asie, mais aussi d'Europe et d'Amérique, les pays d'Asie du Sud-Est n'étant plus considérés que comme une première étape. Parmi ces victimes que l'on surnomme luk mu dans la presse thaïe et piglet dans la presse anglaise se trouvent peut-être les leaders de la diaspora chinoise du 21° siècle.