Mai 2012 - Traces francophones au Vietnam

Mai 2012 - Traces francophones au Vietnam

Un client en train de lire chez le coiffeur
Un client en train de lire chez le coiffeur

Aujourd'hui, la francophonie au Vietnam a perdu du terrain. Qu'on s'en attriste ou que l'on soit indifférent n'y change rien. Les productions culturelles anglo-saxonnes, chinoises ou coréennes ont envahi l'espace médiatique. Ce processus est inéluctable, malgré la vitalité des classes bilingues et l'engagement passionné de leurs professeurs pour la littérature française, prolongeant une longue tradition. Nous en avons parfois un écho, de plus en plus estompé au fur et à mesure que le temps passe, quand un vieil homme au corps las et à l'esprit vif, sur un banc au bord du lac Hoan Kiem, nous récite sans omettre un seul vers l'Océano Nox de Victor Hugo ou Le Lac de Lamartine. J'avais un grand père qui leur ressemblait. Il était métis et me récitait alternativement Kim vân Kiêu et la légende des siècles. Comme tous les enfants et adolescents, je m'en lassais parfois. « Encore  Caïn qui s'enfuit de devant Jehova, encore l'histoire de Kim et kiêu », pensai-je souvent en haussant les épaules. Un peu ennuyeux, le grand père, un peu radoteur. La première fois que je suis venue au Vietnam, marchant en souriant, j'avais cru le voir apparaître, alors qu'il était mort depuis longtemps, venant à ma  rencontre, silhouette fragile d'un de ces promeneurs du petit matin, quand il y a encore de la brume sur le lac. C'est lui qui m'a abordée, me  demandant si j'étais française. Et lui aussi me parla de Voltaire, de Victor Hugo, de Montaigne, et lui aussi avait encore des centaines de vers en sa mémoire, qu'il me récitait avec les yeux brillants, ceux sans doute de sa jeunesse, quand il était professeur, comme il me le raconta. Je pensais aussi qu'il devait avoir des petits enfants, qui peut-être également trouvaient le grand-père un peu monotone, mais plus polis que les enfants français, je supposais qu'ils ne devaient rien laisser paraître.

Ces petits vieux que l'on croisait dans les jardins, à Hanoi, Hué ou Saigon sont de moins en moins nombreux. Aujourd'hui, je m'en veux un peu de ne pas leur avoir prêté plus d'attention, de ne pas avoir pris le temps de comprendre ce qu'ils voulaient nous dire, avec leur obsession de Racine et de Nguyen Du. De ne pas avoir suffisamment saisi que, français et vietnamiens, nous avons la chance inouïe, dans ce monde difficile du XXIème siècle, d'avoir en commun cet héritage fabuleux d'humanité partagée. Un bénéfice collatéral, pourrait on dire de près d'un siècle de colonisation française.

En 2010, j'ai été aux archives n°2 à Dalat, où se trouvent celles de la Résidence Supérieure de Hué. J'y ai découvert,  un document particulièrement émouvant. Ce n'est qu'une anecdote à l'échelle de l'histoire coloniale, presque rien, et pourtant, il nous en dit beaucoup sur les enjeux des uns et des autres, en cette année 1930, en Annam. C'est une lettre datée du 18 août 1930, elle émane du Résident de France à Faifo[1], et est adressée au Résident Supérieur de  l'Annam à Hué. Le Résident de Faifo veut mettre en garde contre l'influence d'un ouvrage « très lu et très commenté par les instituteurs indigènes et qui est de nature, me semble-t-il, à être mal interprété par tous ces jeunes esprits insuffisamment préparés »

Le livre rose 'Les paysans - Histoire d'un village avant la Révolution'
Le livre rose 'Les paysans - Histoire d'un village avant la Révolution'
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Lettre du Résident français de Faifo

Il s'agit d'un ouvrage complètement oublié- j'ai eu du mal à en retrouver la trace- intitulé « Les paysans, Histoire d'un village avant la Révolution », publié en 1892. J'ai fini par en découvrir une version électronique en ligne, sur le site d'une université américaine. L'auteur, Claude Delon, était un rédacteur de manuels de l'éducation nationale, et d'ouvrages de vulgarisation. Si ce livre a dû connaître en France un certain succès, puisqu'il y eut plusieurs réimpressions successives, en Annam, il semble avoir été, dans les écoles, plus qu'un best-seller, un véritable brûlot. Il passait de mains en mains, clandestinement, révéré comme une sorte de guide, inquiétant les autorités coloniales.  

Que contenait-il ? Une description de la vie dans les campagnes sous l'ancien régime. Vision critique, bien sûr, de paysans misérables et de seigneurs puissants, paysans méprisés et nobles hautains, peuple soumis aux famines, aux épidémies, aux guerres, à l'arbitraire de la justice seigneuriale, à l'ignorance. Pas manichéenne pour autant, la vision de l'auteur : on y voit aussi de petits propriétaires, des artisans, de la petite noblesse désargentée. C'est plus un système qui est mis en cause, que des personnes. Et puis, dans la dernière partie on voit les paysans s'interroger, débattre, critiquer, analyser les causes de leur condition misérable. Et enfin, après le récit de  révoltes paysannes, l'annonce de l'abolition de privilèges, et les moments de liesse qui s'en suivent. Et en conclusion, grâce à la Révolution, l'apparition d'un monde égalitaire, où il n'y a plus ni seigneurs ni serfs…..

Carte des régions vietnamiennes d'Indochine   Carte des régions vietnamiennes d'Indochine
Cartes des régions vietnamiennes d'Indochine

La lettre du Résident de Faifo à celui de Hué est rédigée le 18 août 1930 : la date n'est pas anodine, elle précède d'à peine un mois la sanglante répression des révoltes paysannes de la région proche du Nghe Anh. Le 13 septembre, une manifestation de paysans affamés par la situation de disette, venue à Vinh protester contre les impôts, sera bombardée par l'aviation, qui fera 3000 morts. Des milliers d'arrestations suivront, notamment parmi les élèves et les enseignants censés propager des idées communistes.[2]

En lisant certains passages du livre, j'imagine l'instituteur en tunique noire, de Hué ou du Quand Nam, dont l'esprit s'enflamme à la lecture de ces lignes : la condition des hommes des campagnes de France sous l'ancien régime, n'est pas si différente de celle du paysan annamite. Ce livre, il l'a reçu d'un collègue, d'un ami : il va le passer, une fois lu, à un autre collègue, un autre ami. Ils le lisent avec ferveur. Ils y découvrent aussi une France lointaine d'eux, mais proche par ses aspirations à la justice, à la liberté et au bonheur pour tous. C'est un de ces livres, comme les Misérables ou l'Assommoir, qui vont modeler sa pensée, le rendre plus lucide, et plus conscient. Un petit instituteur en tunique noire, au cœur bruissant de générosités et de rêves au futur, tient dans ses mains ce livre à couverture rose. Il va peut être mourir quinze ans plus tard en combattant dans la longue guerre qui attend le peuple vietnamien. J'aime à penser que c'est dans un de ces livres qu'il a appris le mot peuple et la nécessité de prendre en main son destin.

Un enfant en train de lire dans la rue
Un enfant en train de lire dans la rue

C'est une image forte de la francophonie, pour moi.  Un instituteur au cœur pur, passionné par son travail, un homme profondément épris de son pays, et tout aussi profondément ému par la pensée universelle des Lumières. Aujourd'hui 80 ans ont passé. Le petit instituteur doit avoir  des arrières petits enfants, qui vivent à Saigon, à Danang ou à Hanoi. Des jeunes comme tous les jeunes d'aujourd'hui. Peut-être l'un d'eux étudie-t-il en classe bilingue au lycée Chu Van An ou Nguyen thi Minh Khai. Peut-être lui a-t-on parlé de cet arrière grand père qui aimait tant le français, qui savait par cœur et Victor Hugo et Kim Van Kieu, et qui a pris le maquis un jour parce qu'il avait lu un petit livre à couverture rose, où on lisait l'histoire des paysans de France. Je l'imagine sur son vélo, cet enfant. Il sera médecin ou avocat ou professeur, il se dévouera pour aider son prochain.

La plus belle phrase sans doute écrite sur la double culture de ces intellectuels vietnamiens francophones a été écrite par Nguyen An Ninh qui disait « L'oppression nous vient de France, mais l'esprit de liberté, aussi »

Dominique Rolland
ethnologue et maître de conférences
à l'Inalco (institut national des langues et civilisations orientales)

Pour en savoir plus :

Rolland Dominique, De sang mêlé, éditions Elytis, 2008
Viollis Andrée, Indochine S.O.S., Gallimard, 1935
Trinh Van Thao, L'école française en Indochine, éditions Karthala, 2000

Une marchande en train de lire devant sa boutique
Une marchande en train de lire devant sa boutique

 


 

[1] Aujourd'hui Hoi An

[2]  « Les cortèges de manifestants qui, suivant notre vieille coutume, allaient demander justice au grand chef, au résident, qui, pour eux, est « le père et la mère », implorer son aide et sa pitié, vous savez comme on les a reçus : à coups de bombes et à coups de fusils ... Pourtant, ils ne voulaient pas, en agissant ainsi, porter atteinte à la souveraineté française. Ils étaient sans armes » commentaire de Pham Boi Chau, interrogé par Andrée Viollis (Andrée Viollis, Indochine SOS, 1935)
Colonies françaises Tonkin