Novembre 2008 - Relations Taiwan-Chine. La nouvelle politique chinoise de Ma Ying-jeou

Novembre 2008 - Relations Taiwan-Chine. La nouvelle politique chinoise de Ma Ying-jeou


 
L'élection en mars 2008 de Ma Ying-jeou à la présidence de la République de Chine (RdC) à Taiwan a amorcé un nouveau tournant dans les relations entre Taiwan et la Chine. Complétant la victoire du Kuomintang (KMT) aux législatives de janvier, le succès de Ma a ramené le KMT au pouvoir de l'exécutif taiwanais après huit ans de gouvernement de Chen Shui-bian et du Parti Démocrate Progressif (PDP) pro-indépendantiste.[1]
Derrière le slogan “pas d'unification, pas d'indépendance, pas de recours à la force”, et l'engagement de ne pas conduire de négociations sur l'unification pendant la durée de son mandat, la nouvelle politique chinoise de Ma et du KMT est axée sur un rapprochement économique, symbolique et politique graduel avec la Chine avec quatre objectifs : baisser la tension politique et militaire dans le détroit de Formose, renforcer les liens économiques avec la Chine pour éventuellement aboutir à une forme de marché commun, contrer l'indépendantisme taiwanais et préparer les conditions favorables pour une possible unification future.



Manifestation contre la politique chinoise de Ma Ying-jeou le 25 octobre 2008 a Taipei. Co. F. Muyard
 
De fait, depuis l'inauguration de Ma le 20 mai 2008, l'essentiel du programme gouvernemental est centré sur les relations avec la Chine au détriment des relations avec les autres pays ou de la politique économique et sociale locale, la Chine étant considérée par le KMT comme la clé de toutes les opportunités économiques et politiques de l'île.
Renversant l'approche de son prédécesseur Chen, mais aussi de l'ancien président KMT Lee Teng-hui, Ma a refondé la politique chinoise de Taiwan sur la base de la reconnaissance du soi-disant “consensus de 1992” et du principe d'une seule Chine sous la formulation d'« une Chine, différentes interprétations » (yizhong gebiao). 
Ce changement, qui correspond aux demandes de Pékin, a permis la reprise du dialogue officiel entre les deux capitales à travers les entités semi-gouvernementales de la Fondation pour les échanges du détroit (SEF) pour Taiwan et de l'Association des Relations à travers le Détroit de Taiwan (ARATS) pour la Chine, et la finalisation rapide d'accords largement négociés par l'administration précédente. Ainsi, l'ouverture en juillet de liaisons aériennes charters directes les week-end et l'accueil de touristes chinois venant directement de Chine ont officialisé les accords techniques achevés en 2007 mais dont Pékin retardait l'annonce dans l'attente du retour du KMT au pouvoir à Taiwan. 
Taipei a aussi adopté une série de mesures unilatérales pour faciliter les relations économiques avec la Chine. Le gouvernement a ainsi étendu l'accès aux mini-liaisons directes (par les îles de Kinmen et Matsu), autorisé l'échange de la monnaie chinoise, le renminbi, à Taiwan, élevé le seuil maximum des investissements taiwanais en Chine, permis aux maires et gouverneurs de comtés taiwanais de voyager en Chine, assoupli les restrictions sur les investissements taiwanais dans des fonds étrangers ayant des actifs chinois, simplifié le processus d'accueil d'experts professionnels chinois à Taiwan, et assoupli les règles pour la mise en bourse de compagnies étrangères et l'investissement de fonds chinois à la bourse taiwanaise.
 
Ma et son gouvernement misent beaucoup sur cette nouvelle politique en raison de ses bénéfices économiques escomptés. Ma a en effet été élu sur des promesses de relance économique, alors même que la croissance dépassait 5 % de moyenne sous le deuxième mandat de Chen Shui-bian, et les Taiwanais attendent du nouveau gouvernement qu'il réalise ses engagements d'une hausse rapide de leurs revenus et opportunités économiques. Elle n'est toutefois pas sans risque car sa réussite dépend largement du bon vouloir de Pékin mais aussi de l'impact incertain d'un accroissement de l'ouverture économique de Taiwan à la Chine, alors que l'île est déjà le pays de la région le plus intégré à l'économie chinoise en terme d'investissement et d'échanges commerciaux. Enfin car elle va bien au-delà des engagements électoraux de Ma, tant pour sa rapidité que pour son ampleur. Ma a donc besoin de résultats concrets pour en justifier le bien-fondé. Or, tant au niveau économique qu'au plan diplomatique ou de la menace militaire, la réponse de Pékin est plutôt tiède et les résultats tangibles sont pour l'heure bien maigres.
L'ouverture de Taiwan aux touristes chinois et des liaisons aériennes directes, annoncées publiquement comme la solution miracle aux problèmes économiques de l'île, se sont avérées décevantes. Plutôt que les 3000 touristes quotidiens promis par Ma, seulement 300 touristes chinois sont venus à Taiwan en moyenne par jour de juillet à septembre. Du côté international, en dépit de la “trêve diplomatique” annoncée par Ma sur la base de son concept de « non déni mutuel » entre les deux capitales, et malgré l'absence pour la première fois depuis 1993 d'une demande officielle de Taiwan d'entrée à l'ONU, Pékin n'a offert ni flexibilité ni concession sur la participation de Taiwan aux instances et organes internationaux.
La politique chinoise de Ma est soutenue par les capitales occidentales même si l'inquiétude d'un alignement trop poussé de Taipei sur Pékin a amené le Département d'Etat américain à rappeler à Taipei l'importance de ses relations avec les Etats-Unis. Mais il est clair pour tous qu'elle est vouée à l'échec si la Chine ne répond pas de façon significative aux demandes de la population taiwanaise d'une meilleure représentation internationale de l'île. Si la majorité des Taiwanais est en effet en faveur de la détente dans le détroit et du maintien actuel du statu quo, ils sont soucieux du respect de leur souveraineté et de leur indépendance, et ont soif de statut et de reconnaissance internationaux. La balle est désormais dans la cour de Pékin qui doit montrer qu'il n'est pas l'obstacle principal à l'amélioration des relations dans le détroit. Des avancées concrètes d'ici l'été prochain, notamment lors de la réunion annuelle de l'assemblée de l'OMS, ou aux prochains sommets de l'APEC au Pérou en 2008 et à Singapour en 2009 seront indispensables pour convaincre les Taiwanais de la validité de l'approche de Ma.
Préoccupant également pour nombre de Taiwanais, et pas seulement pour les 41% qui ont voté contre lui, est la quasi disparition depuis mai du discours taiwano-centré de Ma et sa substitution par un nouveau discours « nationaliste chinois » mettant en avant la République de Chine et la grande nation chinoise (zhonghua minzu). De la part du Kuomintang, ce n'est pas vraiment une surprise, tant les éléments unificationnistes ont pris de l'ascendant dans le parti depuis 2004 et la réintégration graduelle des politiciens du Nouveau Parti Chinois (NP) et du Parti du Peuple (PP) issus des anciennes factions anti-Lee Teng-hui du KMT. De fait, depuis le voyage de Lien Chan en Chine en 2005, le KMT s'est officiellement allié au Parti Communiste Chinois (PCC) pour combattre l'indépendantisme taiwanais, donnant clairement priorité à l'union d'une nation chinoise postulée aux dépens de la décision démocratique et du souhait éventuels des Taiwanais en faveur d'une nation taiwanaise distincte.
Ma n'a pourtant pas été élu sur un programme de réunification, ni de nationalisme chinois. Il a fait au contraire une campagne centrée sur son identité taiwanaise, la défense de la souveraineté de Taiwan en tant que République de Chine, et sur l'engagement que l'avenir de Taiwan ne pourrait être décidé que par les seuls 23 millions de Taiwanais. Il semble cependant avoir opté maintenant pour une politique délibérée de promotion de la République de Chine et de ravalement de Taiwan à une simple composante de celle-ci. La différence sémantique est importante: si Chen et Lee Teng-hui soulignaient que “Taiwan, c'est la RdC et que la RdC c'est Taiwan”, Ma ne souscrit qu'à la première partie de l'affirmation. Adoptant une perspective constitutionaliste étroite, il considère en effet que Taiwan n'est qu'une région de la RdC dont le territoire inclut aussi formellement la Chine continentale. Les relations entre Taiwan et la Chine ne sont donc pas pour Ma des relations d'Etat à Etat comme pour Chen Shui-bian (un pays de chaque côté du détroit, yi bian yi guo), ni des relations spéciales d'Etat à Etat (teshu guo yu guo guanxi) comme pour Lee Teng-hui, mais des “relations spéciales de région à région égales” (duideng diqu dui diqu teshu guanxi) dans le cadre de la constitution de la RdC.[2]
Ma opère de ce fait un retour au cadre idéologique et politique du Kuomintang pré-Lee Teng-hui, alors dominé par la minorité continentale arrivée après 1945 sur l'île (comme sa propre famille). Il tend à éliminer ou à ignorer les vingt dernières années d'évolution politique, sociologique et diplomatique caractérisées par l'affirmation de l'identité puis du nationalisme taiwanais et par l'accroissement de la présence de Taiwan sur la scène internationale en dépit des limites imposées par Pékin. Cela implique aussi un refus de reconnaître l'importance des amendements constitutionnel des années 1990 qui ont réduit de fait la souveraineté de la RdC aux seuls territoires sous son contrôle et limité l'exercice démocratique dans l'élection de l'assemblée nationale et du président de la RdC à la seule population de ces territoires, à savoir Taiwan (incluant l'archipel de Penghu) et les îles de Kinmen et de Matsu.
Le problème de cette rhétorique pro-chinoise, outre sa déconnection avec la réalité du terrain et le décalage avec son propre discours électoral, est qu'elle va à contre-courant de l'évolution socio-politique de Taiwan et de sa population. Comme l'indique un sondage de septembre 2008, désormais 50,6 % des Taiwanais (contre 34,1 %) soutiennent l'établissement futur d'un nouvel Etat taiwanais indépendant. Ils sont par ailleurs 66,3 % à s'opposer à l'unification avec la Chine même dans le cas où celle-ci posséderait les mêmes conditions politiques, sociales et économiques que Taiwan (contre seulement 16,2 % qui le souhaitent), soit un bond de 15 % en deux ans et de 28 % en quatre ans.[3]
L'évolution de la société taiwanaise continue en effet de se faire différemment de celle de la Chine. Alors que certains pensaient que les deux sociétés se rapprocheraient sous l'effet des échanges et du capitalisme, elles ont eu au contraire tendance à s'éloigner davantage avec la démocratisation et le renouvellement des générations. Certes, le nombre important de Taiwanais travaillant en Chine a engendré une intensification des contacts entre les populations des deux pays. Mais cela ne les rend pas nécessairement plus proches des Chinois ou partie prenante de la même communauté de vie. Cela a aussi engendré une meilleure prise de conscience des différences entre les sociétés : modes de vie, éducation, habitudes comportementales, rapport à l'autre, ouverture au monde, appréciation des cultures et pays étrangers (notamment des Etats-Unis et du Japon), système de protection sociale et de santé, Etat de droit, et par dessus tout liberté politique et démocratie.
Pour Ma, les relations avec la Chine s'avèrent plus complexes qu'espérées, notamment du côté de Pékin, tandis que l'argument économique en faveur de meilleurs rapports avec la Chine apparaît à ce jour au mieux comme creux. Avec 25 % de soutien contre 60 % juste après son élection, la côte de popularité de Ma est au plus bas, emportée par les difficultés économiques de l'île et un gouvernement de technocrates peu compétents dans la gestion des crises de l'été (baisse du pouvoir d'achat, typhons, produits laitiers toxiques chinois, crise financière, etc.). Pour redresser la barre, Ma devra probablement s'attacher à mieux représenter les souhaits de la majorité des Taiwanais qui privilégient le développement et les intérêts de Taiwan plutôt qu'un rapprochement accéléré avec la Chine.
 

[1] Cf. Frank Muyard, “Elections 2008 à Taiwan. Victoire de Ma Ying-jeou et retour du KMT aux affaires”, Perspectives Chinoises, no. 102, 1-2008, pp. 82-98.
[2] Cf. Ko Shu-ling, “‘State to state' theory is dead, Ma says”, Taipei Times, 4 septembre 2008, et Ko Shu-ling, “Ma refers to China as ROC territory in magazine interview”, Taipei Times, 8 octobre 2008.
[3]Survey on Ma's Administration and Foreign Policy”, The Global Views Monthly, No.268, October 2008.
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